Comment Kyoto élimine les déchets tunisiens

COMPENSATION En Tunisie, la transformation du biogaz permet d’éviter le rejet de plusieurs millions de tonnes de méthane dans l’atmosphère et ainsi de générer des revenus sur le marché carbone. Exemple dans la décharge de Djebel Chekir, au nord de Tunis.


NICOLAS BURNENS


« Le dégazage des ordures de Djebel Chekir a un énorme potentiel financier. Cela coûte six millions de dinars tunisiens (n.d.l.r : 4,6 millions de francs suisses), mais peut en rapporter trois fois plus », explique fièrement Adel Guetat, responsable du département des ordures ménagères au sein de l’Agence nationale de gestion des déchets, tout en montrant les deux cheminées qui recrachent le gaz qui s’échappent des ordures. Mais comment débloquer autant d’argent ? En transformant simplement le méthane qui s’échappe des déchets en CO2, un gaz vingt-et-une fois moins nocif. Grâce à ce mécanisme, 2,4 de millions de tonnes de dioxyde de carbone ne seront pas relâchés dans l’atmosphère depuis Djebel Chekir ces dix prochaines années. Ce gain écologique est converti en droits de polluer, achetés sur le marché carbone international par les pays industrialisés, pour respecter leurs quotas d’émissions. La moitié de ces permis ont déjà été acquis par l’Italie.  Ainsi, Adel Guetat est à la tête d’un des marchés les plus lucratifs du mécanisme de développement propre inscrit dans le protocole de Kyoto au Maghreb. Celui-ci est évalué à près de 40 millions de francs suisses.


Une manne financière bienvenue

A Djebel Chekir, le balai des imposantes machines qui broient les déchets est incessant. Papier, plastique, carton : plus de 700'000 tonnes d’ordures – 40% de la totalité des déchets ménagers tunisiens – sont enterrés chaque année à trente kilomètres au nord de Tunis. Adel Guetat, costard-cravate et chaussures cirées, contemple ce spectacle avec amusement au milieu de l’odeur des déchets chauffés au soleil. « Avec cet argent, nous pouvons non seulement entretenir le réseau de ramassage des ordures ménagères de Tunis mais aussi assainir une partie des cinquante décharges anarchiques du pays », ajoute-il. De plus, ces gains permettent de développer les filières de triage qui emploient jusqu’à 18'000 personnes dans le pays. Rien que le recyclage du plastique a créé 350 micro-entreprises. Les revenus générés remboursent aussi les prêts contractés auprès de la Banque mondiale et de l’Allemagne, qui ont servi à la construction de la décharge. « Sans la vente des permis, cela aurait été difficile de mobiliser autant de ressources financières », analyse Adel Guetat.


Un transfert de technologie

Le dégazage des déchets est une technique utilisée en Europe depuis longtemps. « Mais nous sommes à une phase d’apprentissage. Nous devons nous adapter aux conditions tunisiennes », explique Patrick Winckel, directeur d’exploitation de Djebel Chekir, sur le sommet d’un des casiers de la décharge, sorte de sarcophage où sont enfermés plusieurs milliers de tonnes de déchets sous vingt-cinq mètres d’argile. Le couvercle est traversé par des conduites qui collectent le méthane à l’aide de puits pour l’amener vers les deux torchères qui brûlent 3'750 mètres cubes de gaz par heure. Ce Belge, arrivé en Afrique du Nord dans les années nonante, travaille pour Le Floch qui gère la décharge. Cette société française est un spécialiste de la dépollution maritime et industrielle. On lui doit notamment le nettoyage du pétrolier Erika. En Belgique, Patrick Winckel a vu tourner les premiers moteurs de dégazage des déchets. Il revit ces années aujourd’hui en Tunisie. « Nous ne nous attendions pas à autant d’humidité. De plus, nos bassins sont déjà pleins d’eau qui s’échappent des déchets », ajoute Mohamed Ridha Skander, chargé de projet chez le Floch. Pour remédier à ce problème, certains en Tunisie verraient bien les ordures brûlées comme en Europe. Mais, pour cela, il faudrait une filière de tri et de ramassage bien plus performante et un changement radical des mentalités. Or, pas question de brûler les étapes : il faut d’abord assainir les décharges sauvages et reprendre le contrôle sur les déchets. Un combat long et onéreux. En attendant, Adel Guetat pourra donc continuer à contempler le gaz transformé qui s’échappe des cheminées, comme autant de droits de polluer qui s’en vont vers l’Europe et de millions de francs qui alimenteront d’argent frais les caisses de l'Etat. Plus de 22 millions de francs de revenus supplémentaires sont attendus des neuf autres décharges contrôlées en Tunisie, grâce au protocole de Kyoto.